Un jour sans

« L’âme et le corps sont un seul et même individu qui est conçu tantôt sous l’attribut de la Pensée, tantôt sous celui de l’Étendue. »

Il est de ces matins calmes où même le tendre du pastel n’adoucit rien.
Une lumière trop de biais, une mèche qui agace et dont l’arrangement ne fait que reporter la pesanteur. Une conversation qui hésite, qui accroche. Les bonnes dispositions de ces matins-là n’y peuvent rien : tout est ordonné, mais sous le mauvais angle.
Il faut dire que lorsque Ham Cheonsoo se rend à Suwon pour présenter son film, il arrive un jour trop tôt. Toute son entreprise -et celle de Hong Sang-soo-  sera de se remettre à l’heure. Et pour commencer, de tuer le temps en allant visiter un temple où, peut-être, ce dernier restera suspendu. Mais le jeune réalisateur a beau recourir à l’autosuggestion, toutes ses tentatives pour circonvenir Yoon Heejeongla, l’inconnue peu loquace qu’il y rencontre, se révèlent stériles. Alors, Hong Sang-soo décide de l’aider et ce faisant, de s’aider lui-même.

Hong Sang-soo a bien lu son Spinoza ou en tout cas, à l’instar du Bourgeois gentilhomme, en fait sans le savoir. Cette politesse feinte de celui qui veut se montrer sous son meilleur jour (Ham) associée à cette minutie de polir le récit de ses aspérités est toute l’essence d’Un jour avec, Un jour sans. Et puisque le plan est une étendue pleine (les hommes, les femmes et l’air entre eux), c’est la matière du plan qu’il va falloir sonder, à l’aide des bonnes lunettes.

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Ham se ment à lui-même et ment à Yoon. Il renvoie l’image qu’il pense qu’une femme voudrait qu’on lui renvoie. Cette distance de soi à soi et donc à l’autre trouve son point de cristallisation dans un charmant café. Et précisément, thé ou café, le courant ne passe pas vraiment. L’occasion pour HSS de tenter différentes focales, faire le point sur l’un ou l’autre, les rapprocher. En même temps qu’il tente de saisir le réel de son cinéma -qu’il a pourtant lui-même créé et qu’il a devant les yeux-, le cinéaste coréen cherche à guérir son double de l’aveuglement.
Malin comme un singe, aimant jouer avec la curiosité de son spectateur, HSS fait pourtant mine d’oublier toute l’optique de son art :

« Les images des lentilles sont-elles de l’ordre de l’illusion, d’un manque à être, ou bien de l’ordre du réel, voire d’un plus d’être ? Ainsi le privilège de la vision est-il ambigu, car ses dangers intrinsèques sont proportionnels à sa puissance : la vue est le plus subtil et le plus étendu de tous les sens ; mais sa puissance de tromper est d’autant plus subtile et étendue. Or l’invention de la lunette vient redoubler cette ambiguïté : la médiation de l’instrument technique apparaît soudainement comme permettant à la fois d’accroître la puissance extrinsèque de la vue et sa puissance intrinsèque d’illusion. »[1]

Et donc les tentatives de HSS pour amener l’étreinte ne fonctionnent pas davantage et son cinéma aussi continue à crachoter. Quelque chose ne colle pas.

Un jour avec un jour sans
Il est temps de déplacer ses pions et c’est à l’atelier de Yoon que le nouveau coup est joué.
Patiemment, elle apporte quelques derniers coups de pinceau à sa toile, lui demande son avis. Il la flatte, hésite, égraine des paroles impersonnelles. Cette peinture, qu’on dirait empruntée à l’orphisme d’un Delaunay, dit tout de l’intérêt porté à la lumière ; voilà peut-être une autre approche pour HSS : trouver le bon éclairage.

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Probablement l’éclairage artificiel d’un bar nocturne ou celui plus tamisé d’un salon chez des amis apportera aux traits leur belle vérité. Mais non, Ham échoue à nouveau. Il repart seul, ivre, et présentera son film avec la gueule de bois des mauvais jours. The end ? Non. HSS n’a pas lu que Spinoza, il a aussi vu quelques films comme Le Hasard de Kieslowski, Funny Games de Haneke ou le dytique Smoking, no Smoking de Resnais : on efface tout et on recommence.

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« Avec les lentilles concaves, tu vois les choses lointaines petites mais claires, avec les lentilles convexes, les choses voisines plus grandes mais peu nettes. Si tu sais assembler avec justesse les unes et les autres, tu verras, agrandies et claires, les choses proches et les choses lointaines. Il s’agit donc de savoir combiner sans perte deux critères : l’agrandissement et la clarté, l’étendue et la qualité de la vue. »[2]

Après tous ses atermoiement, HSS se rend bien compte que c’est de tout ce simulacre compris dans la distance de soi à soi que découle une tristesse vague et comme un caillou dans votre Stan Smith préférée. C’est que la bonne distance et le bon éclairage, la joie, dans un monde panthéiste, c’est la persévérance dans son être. Dit basiquement, le respect à soi et aux autres. Voilà donc HSS sauvé et ses personnages avec : pour que tout aille mieux, pour que tout vive, il faut trouver la bonne distance et surtout, ne pas être un vilain menteur. Respecte-toi, tu pourras choper et en bonus les gens iront au cinéma.
Bon. C’est bien beau tout ça et on est pas loin de penser la même chose, sauf qu’on a déjà chopé dans des circonstances un peu plus filoutes, mais c’était il y a longtemps, ça ne compte pas.

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Le problème essentiel d’Un jour avec, Un jour sans, c’est probablement son oubli d’une autre matière du cinéma : le mouvement et la durée.
Il n’est écrit nulle part dans aucun manuel de cinéma que pour figurer l’ennui, il faut se montrer ennuyeux.
Piégé par son dispositif réflexif, Hong Sang-soo se montre incapable de sublimer la lassitude qu’il distille et qu’il tente de résoudre, là où il savait habituellement rendre compte de ces imperceptibles mouvements de l’âme avec une justesse merveilleuse.
Une mise en scène qui s’appuie davantage, enfin exclusivement, sur le « point » et jamais sur la « vitesse d’obturation » pour filer la métaphore photographique est une mise en scène morte.
HSS s’est enfermé dans sa démonstration. Il a substitué le procédé, le système, au vivant.
Tout le film, qui est une réflexion sur le réel et le cinéma -son cinéma-, aurait pu l’amener à étudier les notions de durée, de rythme, d’ellipse, et ne pas oublier qu’avec un œil plus aigu, ou pour le moins plus nietzschéen, il aurait tout vu en mouvement. Peut-être en allant chercher du côté de Bergman, Kim Ki-duk, ou De Palma.
N’importe quel second couteau sait figurer l’attente par des fondus sur des horlogeries, des corps las, un montage cut, que sais-je ? Tout un arsenal cinématographique qui permet de figurer le temps et autorise aussi de ne pas oublier que le cinéma, quelque degré de spéculation ou de contemplation qu’on veut y apporter, est un art avant d’être un pensum. Qu’on se réfère à Béla Tarr, Rohmer. Ou Hang Sang-soo lui-même, tiens.

Reste à boire un petit soju en repensant à ses anciens films et pourquoi pas, lire ce court poème, presque un haïku, de Théophile Gautier :

Aux fossés, la lentille d’eau 
De ses taches vert-de-grisées
 
Étale le glauque rideau.

Distibution
Ham Cheonsoo : Jeong Jae-yeong
Kim Min-hee
: Yoon Hee-jeong

[1]  Éthique et optique chez Spinoza, Pierre Sauvanet, http://philosophique.revues.org/271?lang=fr – ftn3

[2]  Ibid.

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