Youhou

Quel Midnight Burger est fait pour vous ?

« Nous valons ce que valent nos joies. »

Ce 16 mars sortent Midnight Special de Jeff Nichols et 10 Cloverfield Lane de Dan Trachtenberg, occasion d’un petit debrief et quelques conseils culinaires.

C’est dimanche, il est 23 heures, vous émergez doucement d’un long tunnel nocturne à peu près aussi raffiné qu’un film de Gaspar Noé et Jan Kounen réunis, des oreilles de lapins clignotantes tamoules sur la tête et un filet de bave à la commissure des lèvres en guise de doudou.
Pas la peine de vous lever, vous risquez le lumbago et c’est bientôt l’heure du Cinéma de minuit. Vous n’êtes pas forcément sensible au timbre de voix fluet et mélancolique de Patrick Brion, sa diction hachée et monocorde (moi, si), vous pensez peut-être que sa place est dans un musée mais quelle que soit votre dope — film de Noël, rom-com, polar —, la médecine est la même : minuit  un film.

Cinéma de minuit

Tout un imaginaire se bouscule sous votre crâne encore douloureux : drive-in au clair de lune, soda et junk food pour les plus américains, Brillat-Savarin/baguette pour les autres. Vous pouvez même faire les deux, grands fous.
Il y a un aspect cérémoniel tout à fait particulier lié à la séance de minuit, qui laisse penser que le monde entier se tait et fait le noir pour former le plus bel écrin à votre projection.
Les penseurs du cinéma l’ont bien compris et savent qu’accoler un petit midnight d’apparence anodine à votre film ne manquera pas d’évoquer un bestiaire exotique parfaitement ancré dans votre cinéphilie adolescente : Mignight Express, Midnight in Paris, Midnight Cowboy (Macadam Cowboy en VF), ‘Round Midnight (Autour de Minuit), Chimes at Midnight (Falstaff), etc.
Bon, évidemment pas sûr que poussiez la porte de Midnight Man, dans lequel Lorenzo Lamas pérore que « l’esprit est plus fort que la matière« , mais quand même, avouez que vous y avez songé.

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C’est dans ce contexte favorable et sûr de cette idée marketing très pénétrante que Jeff Nichols, ce Texan au goût vestimentaire moins sûr et qui ressemble quand même furieusement à une version baptiste d’Al Bundy, a décidé d’intituler son dernier film Midnight Special.

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Al Bundy Jeff Nichols

Mais faisons d’abord un peu d’histoire.
Au début des années 2000, le monde dans son ensemble établit, vraisemblablement traumatisé par dix années d’eurodance et de Frank Darabont, que plus rien de bon ne peut advenir de l’art en général et se met en tête que les années 80, c’était la véritable éclate. Bon c’est toujours un peu comme ça. Sur les bancs du lycée mes potes chevelus me cassaient les oreilles avec Led Zep’ pendant que j’écoutais pépouze Reel 2 Real sur mon Discman.

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Pour toi le jeune, ceci est un Discman sur une fausse peau de bête achetée chez Babou

En 2010, les teenagers sont devenus adulescents, c’est-à-dire suffisamment adultes pour diriger des films mais sensiblement aussi cons qu’avant. C’est donc tout naturellement qu’une petite bande de yankees a repris pour elle l’antienne réac des puceaux qu’ils étaient alors.
Plusieurs écoles s’affrontent, à coup de lens flares et d’E.T ou de belles cylindrées rutilantes. En France, les types ne savent pas trop ce qu’ils font, hésitant entre dévotion idiote aux seventies et fascination imbécile pour les eighties (Les Rencontres d’après minuit, La Fille du 14 juillet), quelque chose de l’ordre du giscardisme cinématographique.
Évacuons tout de suite le cas du demeuré Zack Snyder, qui fait n’importe quoi et s’est juste rappelé qu’on pouvait cacher la vacuité assourdissante d’une mise en scène pourrie en aveuglant le spectateur des lens flares évoqués plus haut, pour nous concentrer sur les vrais menus. Vous aimeriez savoir « Quel midnight burger movie est fait pour moi ? » Ou encore « Est-il nécessaire de braver le froid pour aller voir Midnight Special ? ».
Pas de panique, j’ai la carte.

Le Big Midnight (Giant Midnight chez nos amis belges)
Vous êtes plutôt un type/une meuf normal(e), vous ne rechignez pas à rouler en R21 Nevada, à passer vos vacances dans le sud de la France et vous esquissez un sourire poli quand l’oncle Hector en lâche une bien grasse. Surtout, vous aimez courir avec votre Berger des Pyrénées en tenant toute votre petite famille par la main pour rejoindre votre R21 Nevada. Allez comprendre.

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Le Big Midnight est fait pour vous.  C’est un peu le classique indémodable, le Werther’s Original du cinéma, la fidélité aux valeurs d’antan. On a beau essayer toutes les formules, on y revient toujours. Son digne représentant, J.J. Abrams, s’embarrasse rarement de créations autres que des reboots d’anciennes franchises : Star Wars, Star Trek (deux fois), Mission impossible : l’entertainment dans toute sa noblesse. Notons que les œuvres en question ne sont pas spécifiquement ancrées dans les années 80, Super 8 mis à part. C’est l’écriture et la mise en scène elles-mêmes qui synthétisent le mieux cet idéal  : rôles titres attribués à des enfants ou des teens, cadrés à hauteur, naïveté du propos, foi dans le cinéma et la bonté du monde, fluidité de la narration. Une vraie petite sucrerie tendre et apaisante, de qualité tout à fait respectable,  qui se résume vaguement à plaquer le cinéma de Spielberg sur n’importe quelle histoire (avec des kiddos).

Le Midnight Express
Pour les plus asap, jeunes cons dynamiques adeptes de l’insight et autres community managers (pardon les amis), It Follows de David Robert Mitchell recycle le cinéma de Carpenter version Skyblog.

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Ça part un peu dans tous les sens, le film n’a aucun style ni aucune tenue. On comprend bien qu’il s’agit d’évoquer les problèmes de Brittany Murphy (ou Gwen Stefani ?), ses règles douloureuses, dans quelle mesure c’est impactant sur sa sexualité et enfin la gestion calamiteuse du nombre de ses followers sur Twitter qui la fait badtriper. Le sang des menstrues évoquera immanquablement le Fog carpenterien comme menace existentielle, et la petite boucle électro le synthé de Big John. Si vous voulez avoir l’impression d’être cinéphile dans votre afterwork préféré de Barbès, prétendez que Robert Mitchell est le digne héritier de Carpenter. Une caïpirinha offerte.

Le Midnight Special
Vous êtes triste. Ben si, reconnaissez-le. Déjà, vous boudez le Big Midnight. Ensuite, vous avez sérieusement envisagé de vous convertir au jansénisme. Complètement désoeuvré, vous choisissez le Midnight Special.

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Jeff Nichols, le luthérien du film de genre, le pape de la scolastique des eighties movies vous l’a préparé. Le mec est pas là pour plaisanter, il fait du ciné indé grand public.
Le type mélange tous les ingrédients possibles estampillés 80 avec une rigueur qui frôle la paranoïa. La Ford Mustang qui fond dans la nuit, les aliens bienveillants déjà rencontrés du côté d’un 3ème type ou… sur une bicyclette ; un enfant pioché à moitié dans Le Village des Damnés (ou M83) et chez son double adulte, Starman ; le F.B.I qui est sur le coup des Visiteurs en loucedé avec l’état-major… Cerise sur le toga, un peu de lens flare. Bon, ça n’aurait rien de gênant (Abrams se gêne pas vraiment, lui) si Nichols n’était pas si obséquieux. D’abord, il a l’air tellement soucieux d’ingérer absolument toutes les références qu’il en oublie complètement sa narration, quand même au centre des préoccupations du cinéma qu’il entend singer. Ensuite, l’espèce d’âpreté vaguement auteurisante de l’ensemble agace et jure avec le final d’une laideur sirupeuse assez exaspérante. Il faut dire que ce qui préside au film, c’est une prise de conscience de la possibilité de la mort des enfants. Le sien en particulier, qui a survécu à une convulsion fébrile. Et que puisqu’on n’a aucune prise sur leur destin, on ne peut que s’attacher à les comprendre. Bon, le mec en fait un film. Soit. Espérons qu’il a déjà connaissance de la loi universelle de la gravitation et du caractère absolument casse-gueule des balades au bord des falaises.

Bundys
Edit
du 17/03/16
 : This time, leave shelter
Le hasard des sorties, c’est comme l’apparition d’un burger Signature chez McDonald, ça ne prévient pas. Alors que tu t’apprêtes à croquer dans ton Midnight Special, les designers de la marque au clown psycho ajoutent de la Worcester sauce à ton Big Mac et du piment jalapeño à TON Royal Deluxe. C’est ainsi que la sortie le jour même du film vaguement évènement de Nichols et son battage médiatique nous a complètement fait zapper le très pimpant 10 Cloverfield Lane. La pression est trop forte, il faut que tu goûtes (toi le jeune).

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10 Cloverfield Lane emprunte un peu à tous les mecs badass cités plus haut : production J.J. Abrams (Bad Robot), abri antiatomique hautement métaphorique (Take Shelter), accident de bagnole, ambiance de fin du monde spielbergienne et, peut-être, des aliens.
Si Dan Trachtenberg dont c’est le premier film reprend l’univers de Cloverfield, c’est seulement dans sa figuration de l’apocalypse. Rien en effet ne rappelle la laideur narrative du found footage verdâtre de Matt Reeves, ni ses dialogues indigents empruntés à la 7ème Cie. À dire vrai, on est plutôt à mi-chemin entre le huis clos paranoïaque façon Misery et War of the Worlds.
Nichols interrogeait la cellule familiale, tout confit de l’inquiétude du père de famille texan, Damien Chazelle, qui a coécrit le scénario, invite lui à l’émancipation féminine.
Au fond, Dan Trachtenberg répond à la longue plainte de papa Nichols (male tears diraient les plus féministes) par un salvateur et joyeux girl riot.

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Michelle (Mary Elizabeth Winstead, parfaite) croit s’être défaite du mauvais boyfriend et se retrouve à jouer les fantoches dans un bunker, cernée entre un bouseux sympa et un ancien marine légèrement siphonné (inquiétant John Goodman)… Amateur de poupées, justement.
Il ne s’agit plus de climat, l’abri est déjà construit. Ce qui nous évite de pesantes métaphores scolaires sur le ciel lourd et l’orage qui gronde pour nous plonger directement au coeur du mal. Bien sûr, la symbolique d’une politique sécuritaire et d’un american way of life plus coercitif que libérateur forment la toile de fond de ce survival claustro, mais le récit ne s’y arrête jamais : il faut s’en libérer coûte que coûte. C’est toute la force d’une narration toujours en tension vers sa propre libération. Le geste est sûr, sans fritures. On tient là, incontestablement, notre Burger Movie du mois. Et notre meilleure employée.

mcd1

 

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2 commentaires

  1. viking · mars 18, 2016

    « Le geste est sûr, sans fritures », hihihi.

    Aimé par 2 people

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