Qu’est-ce qu’Isabelle Huppert ?

Elle est donc, petite incongruité de français, le petit dernier de Paul Verhoeven. Seule perversion du film, qui cherche avant tout la beauté.

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“La raison souvent n’éclaire que les naufrages.”

Vous ne le verrez pas. Ou plutôt, que trop : sarcastique, mutin, faussement compassionnel, provocateur : les angles et les manies du visage d’Isabelle Huppert jusqu’à la vanité. Car toute cette entreprise, au fond, ne démontre qu’une chose : chercher à saisir ce qu’il y a derrière le masque, c’est encore s’y arrêter. On sonde sa face, le rictus et le haussement de sourcil. Plus ils sont isolés, discrets, et plus ils sont évocateurs. Mais de quoi au juste ? Isabelle toise, Isabelle moque, Isabelle domine et finalement compatit, le sourire comme un couperet. Elle reste souveraine, et l’observateur, à l’image de l’éthologue, aimerait bien savoir pourquoi. À cette fin, Verhoeven s’improvise herpétologiste, s’il on veut bien prêter quelque sang-froid à l’incandescence du sujet traité : il la filme dans son milieu. Et le spectateur de rire de ses gestes carnassiers de mépris à l’endroit de congénères ahuris en même temps qu’au cuir de l’indifférence à sa propre farce. Son visage est saturé de signes, mais de l’éclaircissement de son mystère, il n’est jamais question. Que ressent-elle, qu’est-ce qui l’anime ?

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Elle ne le sait pas non plus. Alors il faut aller plus loin : disséquer le sujet Huppert. La violer, pour voir à l’intérieur. À dire vrai, ça commence ainsi. Ça ouvre une brèche, ça suscite l’étonnement : le sujet souffre, se contorsionne. L’observateur est pris d’un vague malaise, mais tout le monde finit par en rire. Au fond, c’est l’occasion d’en savoir davantage. Qui est le violeur ? Et donc, qui est Isabelle Huppert ?
Cet examen — prétexte à l’intrigue, ne mène nulle part. Ou plutôt à quelque chose de tout à fait trivial. Sur l’être, ni la quête de l’origine ou de la filiation, manifestée partout par le sang, ni la dissection ne le permettent. Il y a ici un refus catégorique et narquois du psychologique et du causal. Il n’y a pas à chercher dans ces directions. C’est même d’une perte délibérée dans ce bestiaire de causalités que l’abandon, condition sine qua non de la vérité, pourra se faire jour. C’est la quête elle-même qui emporte. Verhoeven se place ici du côté des sensualistes : penser, c’est sentir.

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Contre Haneke
Ce qui est très amusant dans le petit conte voltairien de Verhoeven, c’est la façon avec laquelle il détourne les représentations mentales que le cinéphile s’est longuement forgées : au contact avec le cinéma de Chabrol mais plus certainement et plus récemment avec celui d’Haneke. Au dolorisme autrichien, au rigorisme sensationnel, le Hollandais oppose quelque chose de suave, comme s’il fallait décider une bonne fois pour toute du sort des Pays-bas autrichiens, quelques siècles plus tard.
C’est donc outre-Atlantique, du côté de Cronenberg, que Verhoeven pioche avec délectation : en préférant s’attacher aux liens sensuels entre corps et virtualité. On verra ainsi quelques très belles scènes : une où la mort et le temps du récit — raccordés à un électrocardiogramme — se mêlent au dérèglement numérique d’une télévision (autre motif répété faisant ostensiblement référence à Haneke) et ailleurs une projection d’hémoglobine sur la mousse comme un hologramme.

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Et si tout ça ne suffisait pas, le Hollandais violent fait encore souffler le vent du mélo, faisant battre les volets comme les cœurs. S’il pervertit quelque chose, c’est l’esprit de sérieux  de Haneke, dans lequel il inocule une joyeuse relativité virtuelle : s‘en satisfaire, c’est être libre.
Mais alors, qui est Isabelle Huppert ?  Ni elle ni vous ne le saurez et à vrai dire, on s’en moque un peu. Quand un journaliste demande à Jankélévitch « Qu’est-ce que l’art ? », celui-ci répond « l’art est. » Et pour Isabelle c’est égal : Elle est. C’est ce qui fait tout le prix de l’être, d’être. Tout ce qui fait le prix de ce beau film. On regrettera, toutefois, une forme de pusillanimité à ne pas vouloir se défaire totalement du matériau original — le livre ou son adaptation, peu importe — qui nuit un peu à la belle volupté de l’ensemble, sa palpitation. Aussi, le confort et les gimmicks de Verhoeven à toujours vouloir répéter ce qu’il veut singer — on pense à Starship Troopers, très penaud dans sa caricature —  ici manifesté par des motifs revenant sans cesse, comme si le spectateur était un peu idiot. Mais tout ceci est dérisoire, on tient là le Elle de l’été qui, pour une fois, ne nous tombera pas des mains.

Elle, thriller germano-français réalisé par Paul Verhoeven

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