The Neo Deo

the-neon-demon-5746e63d24a9f
W
arning : je vais mettre des petites couleurs là où ça m’amuse et cet article dévoile l’intrigue dans sa presque totalité. Si vous êtes cinéphiles, vous devriez vous en moquer absolument.


« Tu sais comment ma mère m’appelait ? Dangerous. » 
Basses lourdes et syncopées, crépitements de flashes, nappes rondes et enveloppantes, néons irisés, noirs profonds et érotisme saphique : on pense d’abord à un mélange de réclames pour le dernier 3310 de Nokia et Poison Girl de Dior (« I’m not a girl, i’m the poison »), n’étaient quelques images subliminales de miroir brisé et de cannibalisme, qui semblent plus surement désigner un vigilante movie dopé à l’electronica, un giallo corseté de vinyle dans ce monde si obviously cruel de la mode. On pense encore à Ms.45, qui voit son héroïne se transformer en ange de la vengeance (le titre français) suite à un ensemble de harcèlements et de viols. Sauf qu’ici, le viol n’existe que par procuration. Et Dangerous, Jesse (Elle Fanning) l’est finalement à peu près autant que Michael « Bambi » Jackson dans le clip du même nom, puisqu’assez rapidement, la biche se fait croquer sans demander son reste. Toute l’entreprise de ce démon de néon qu’est Nicolas Winding Refn est de pervertir l’attente de puissance que le cinéphile s’est forgé depuis son enfance ou plus directement, depuis qu’il a vu ce teaser alléchant. De vengeance ou de giallo, il ne sera en effet jamais question. Jesse, jeune fille pure et vierge de 16 ans, débarque à L.A après avoir fui le giron maternel (à moins que ses parents ne soient morts, comme elle l’affirme, mais il est permis d’en douter), avec cette marotte candide du devenir mannequin. « Pure et candide », ce sont des attributs qu’on voudrait bien lui prêter mais qui ne font jamais sens, autrement que pour ceux dont c’est l’obsession. C’est l’image qu’on veut bien lui renvoyer, quand elle-même soutient le contraire : elle est dangereuse, c’est sa maman qui lui a dit.

the-neon-demon
The Neon Demon
n’est pas un film de genre, c’est l’oeuvre d’un moraliste, un conte de La Fontaine sous ecsta, mais triste et retors parce que récursif et volontiers déceptif. Et pour cette raison il est aussi bon que mauvais. Au fond, cette volonté de castrer notre désir de revenge movie n’est que l’illustration d’un plan plus grand : faire la critique de la volonté d’asservir. Et donc de l’un de ses corolaires : la phallocratie.
Ainsi donc tout commence par un pacte faustien : si la jouvencelle veut bien pouvoir défiler, elle doit signer un contrat justifiant qu’elle est majeure. Premier petit pied de nez à la « pureté » du personnage, puisqu’elle y appose sa griffe. Dès lors tout n’est que perte. Comme Alice, Jesse se jette dans la transe jusqu’à se diffracter, s’aimer puis se fondre
 dans un triptyque de psychés. Et de l’autre côté du miroir : trois de ses clones, trois fois elle-même, trois concurrentes qui la jalousent, l’encerclent et voudraient bien la digérer. Ainsi, le démon du titre, cette anté-Trinité, n’est jamais que le reflet de la Sainte Trinité et notre mal, notre propension à vouloir plaire. Pour ceux qui ne suivent pas au fond de la classe, le Diable, c’est Narcisse qui s’habille en Prada. Ou Zelda. Mais je m’égare.

2164179867_cd491dc456_b_372002
On pense d’abord à Under The Skin, pour le babil un peu gnangnan, l’habillage clipesque, la figure du mannequin prétendument creux face à son reflet, la séquence toute d’un blanc étouffant qui en rappelle une autre (mais noire), l’esthétique Dior, etc. Mais ça serait faire un bien mauvais procès à NWR, qui sait habiller son défilé d’une narration presque exemplaire, là où ce pauvre Glazer ignorait jusqu’à sa nécessité. Pour le côté pop et acidulé, le puritanisme libidineux, Spring Breakers scintille en toile de fond, quoique l’esprit de sérieux un peu bêta de Refn s’oppose assez franchement à l’ironie pré-pubère de Korine. Ce qui fait le véritable prix de The Neon Demon et qui manquait au pensum Only God Forgives, c’est son respect de la figure du conte, son mélange de cruauté et de joliesse, la fascination et l’émerveillement qui en résultent. Reste à savoir, une fois posées les bases esthétiques et la critique bon teint de l’apparat et du narcissisme, ce qui les sous-tend. Et c’est là tout le projet de NWR. De ces trois lettres gravées au néon sur le cartel de présentation, quelques observateurs peu loquaces ont cru discerner une prétention, comme s’il était des entreprises cinématographiques de renom qui reposaient sur la piètre humilité du faiseur. Il faut d’abord s’interroger sur les précédents en la matière. Celui qui nous vient en premier tient peut-être à la productrice du film : Lene Børglum qui a longtemps opéré pour un autre cinéaste mégalo, dont le nom s’écrit aussi en très grand et en trois lettres : LVT. Ça commence comme LVMH, mais c’est autre chose. Ça ne vous rappelle rien ?

dancer-in-the-dark-5-e1465903001324
Il y a probablement une forme de rejet au contact avec cette affiche. Une telle bouffissure entraîne au mieux le ricanement ou la désolation. Mais pour ceux qui ont vu Dancer in the Dark à l’époque et qui connaissent l’histoire personnelle de LVT avec Björk, il est beaucoup plus envisageable d’y cerner la vaine volonté de contenir l’être aimé. L’encercler dans son oeuvre, l’ingérer. Aussi, l’enfermement d’un personnage dans une intrigue qui la broie. Refn ne propose pas autre chose : quel est en effet le véritable sujet de The Neon Demon ? Des êtres, en l’occurence des femmes, sont poussées au narcissisme et au cannibalisme par les hommes. Ils encerclent et dominent tout : le photographe est coercitif et inflexible, le grand couturier n’est que dans le fait du prince, le logeur viole, l’amoureux étouffe. Alors les femmes doivent se mouvoir dans ce monde où on maquille les cadavres comme on farde les mannequins. Et ce n’est donc pas un hasard si NWR singe la signature de YSL : sur la pellicule, un photographe immortalise une Jesse faussement égorgée, puis Refn lui-même la filme désarticulée, laissée pour morte, sans le filtre de l’objectif. 

bozart-antonioni-blow-up
Car au fond, NWR ne fait pas autre chose que plier (symboliquement et physiquement) son actrice à ses désirs, à sa vindicte. Il est lui aussi ce grand couturier, ce photographe infect et parfois méprisant qui participe à la grande farce de la phallocratie. Et qui la rend possible. C’est là toute l’ironie de cette signature. À la fin, ce que le prince a désigné comme le soleil finit par mourir doucement dans un désert d’indifférence polie, au son d’une pop song sirupeuse. Reste qu’il manque une forme d’abandon à toute cette entreprise, beaucoup trop bornée à son concept, comme on parlerait de concept-store. Et quelque chose qui dépasse la figuration des femmes en seules victimes d’un arsenal répressif. En ce sens, il est tout à fait préférable de se tourner vers deux autres films cannois qui n’oublient pas de dire la possibilité d’une souveraineté féminine, avec panache et drôlement encore : Elle (Huppert, pas Fanning) de Verhoeven et Victoria, de Justine Triet. Surtout, ce questionnement sur la mode paraît tout à fait daté : quel cinéaste peut encore considérer que ce monde mérite d’être traité, et sous cet angle-là ? Tristement, il est tout à fait vraisemblable que The Neon Demon finira comme la dernière collection printemps-été de Desigual ou plus lointainement comme The Big Blue  : une bande-son générationnelle, un film d’ambiance et de motifs cool, ringardisés dans 20 ans.

The Neon Demon, conte américano-dano-français de Nicolas Winding Refn. 2016.

Publicités

Un commentaire

  1. Pingback: The Neon Demon

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s